lovelace

 

Elle n'a commencé que depuis une semaine à peine mais l'année 2014 est déjà riche en films qui font l'actualité. Ben Stiller revient devant et derrière la caméra pour nous conter La vie rêvée de Walter Mitty, Peter Berg nous propose d'accompagner Mark Whalberg en Afghanistan pour verser Du sang et des larmes, Alexandra Lamy croit bon de nous avertir qu'elle ne couche Jamais le premier soir, Sylvester Stallone offre un Homefront en héritage à son successeur Jason Statham, et Yves Saint Laurent se réincarne sous les traits de Pierre Niney. Pourtant, pour cette première critique de l'année, j'ai choisi de ne pas céder (pour le moment) aux appels du pied de ces grosses productions rutilantes pour mieux me plonger dans la Gorge profonde que me proposait Lovelace, le biopic de la célèbre star éphémère du porno américain.

Si vous me dites que Gorge profonde n'évoque pour vous que l'informateur de Robert et Dustin dans Les Hommes du Président ou un obscur personnage de la série X-Files,  je serais tenté de vous prendre pour un fieffé menteur... Mais comme je n'ai pas envie de vexer la poignée de fans qui composent mon lectorat en lançant des accusations qui leur resteraient en travers du gosier, je vais donc devoir vous offrir un petit cours d'histoire. Tourné en 1972 pour à peine 25 000 $, Gorge profonde (Deep Throat) est sans doute le film pornographique le plus célèbre et surtout le plus rentable de l'histoire (on parle de plus de 600 millions de dollars de recettes en trente ans). Premier porno chic à offrir un semblant de scénario, de l'humour et des personnages un peu travaillés à ses spectateurs, le film vaut surtout pour son actrice principale Linda Lovelace qui devint une vedette du jour au lendemain grâce à ses incroyables acrobaties buccales. Mais la belle, qui ne toucha pas un sou, connut une célébrité aussi éphémère que l'endurance des acteurs à qui elle prodiguait ses bons soins puis, devint une figure du mouvement anti-pornagraphie, révélant qu'elle avait tourné toutes les scènes de Gorge profonde (et d'une poignée d'autres films) contrainte et forcée par son compagnon/agent/maquereau de l'époque, Chuck Traynor.

"Quelle histoire incroyable, y'a de quoi faire un film foutrement bon !" Tu as parfaitement raison, ma chère lectrice : sexe, drogue, sexe, 70's, sexe, destin brisé, sexe... Tous les ingrédients étaient réunis pour que ce Lovelace soit un film captivant et un tant soit peu sulfureux. Et bien évidemment, comme vous pouvez vous en douter, le résultat final est carrément décevant. Lovelace est plat, mou (un comble vu son sujet), sans âme. On a plus l'impression de visionner un téléfilm de luxe qu'un vrai long-métrage destiné à sortir en salles ; à l'inverse de Ma vie avec Liberace qui parvenait sans mal à faire oublier son statut de téléfilm HBO pour jouer dans la cour des grands. Malgré la présence de deux réalisateurs à la barre, la mise en scène est d'une banalité confondante et se montre parfois tellement maladroite qu'elle arrive à gâcher la seule bonne idée du film : montrer d'abord la vie de Linda de façon "positive", telle qu'elle l'avait racontée dans deux premiers ouvrages, puis nous montrer la même chose de façon "négative", l'envers du décor tel qu'il était décrit plus tard dans Ordeal, son autobiographie. Malheureusement, comme le film sème trop tôt des preuves montrant clairement que Linda morfle pas mal à cause de son compagnon, l'impact de cet effet de style est sacrément diminué. A l'inverse, la reconstitution des années 70 et 80 est plutôt réussie même si la profusion de postiches douteux et de pantalons à pattes d'eph rappellera à certains les heures de gloire de That' 70s Show

"On dirait que c'est la débandade totale pour Lovelace !" Tu n'as pas tout à fait tort mon cher lecteur, cette critique longue et dure du film ne donnera sans doute envie à personne de pénétrer une salle étroite et obscure pour ce farcir Lovelace lors d'une séance de minuit. Pourtant, je le recommande quand même. Mollement, certes, mais quand même. Grâce à son casting hétéroclite composé de jeunes vedettes fougueuses qui en veulent et de vieilles stars expérimentées rompues à ce genre d'exercice, le film nous épargne le coup de la panne. Dans le rôle-titre, la virginale et canon Amanda Seyfried en impose un max et montre à tout le monde qu'elle mérite largement mieux que les comédies musicales braillardes et les mièvreries pour ados auxquelles elle est trop souvent cantonnée. Aussi crédible en jeune romantique avide d'émancipation qu'en figure féministe revenue de tout, l'interprète de Linda Lovelace est LA satisfaction principale du long-métrage. A ses côtés, on retiendra surtout la performance habitée de Peter Sarsgaard. Malgré un look proche du ridicule, il compose un Chuck Traynor complétement dingue et effrayant, bien aidé par un script qui a le bon goût de ne pas en faire un personnage totalement manichéen. Autre bonne surprise, Robert Patrick (l'éternel T-1000) qui, dans la peau du père de Linda, rappelle à tous les producteurs de la planète combien il aura été sous-exploité durant sa carrière en étant au centre de la séquence la plus émouvante du film. Deux grosses déceptions à souligner quand même : Sharon Stone, tellement effacée derrière ses prothèses et son maquillage qu'il a fallu que je vois son nom pendant le générique de fin pour que je sache qu'elle était bien là, et James Franco, qui aurait mieux de nous préserver de sa présence tant il semble se contrefoutre royalement d'incarner le célèbre Hugh Hefner. Le reste du casting s'apparente à un défile de têtes plus ou moins connues et les spectateurs, pour tromper l'ennui, pourront s'amuser à reconnaître Juno Temple, Chloë Sevigny ou encore Eric Roberts.

A condition de ne pas faire la fine bouche et de faire abstraction de beaucoup de défauts, Lovelace pourra meubler au mieux un après-midi pluvieux ou une nuit blanche mais ne comptez pas sur lui pour vous envoyer au septième ciel. Pas non plus aidé par un planning de sorties bien chargé, il sera sans doute éclipsé par de grosses productions bien plus ambitieuses et attirantes et on ne pourra pas vous en vouloir si vous décidez de totalement l'ignorer. Dommage pour son sujet alléchant et son casting séduisant.

 

Verdict : 10/20

 

< Lovelace. Un film de Rob Epstein et Jeffrey Friedman avec Amanda Seyfried, Peter Sarsgaard, Robert Patrick, Sharon Stone, Juno Temple et Chris Noth. Sortie française : le 8 janvier 2014.

 

L'anecdote inutile donc indispensable : Amanda Seyfried remplace Lindsay Lohan, qui fut la première actrice castée pour jouer le rôle de Linda Lovelace. Si la réputation sulfureuse de l'ex-égérie des studios Disney avait attiré les producteurs, heureux de faire parler de leur film dans la presse, son addiction à l'alcool et aux stupéfiants les enchanta beaucoup moins. La jeune femme fut donc prestement remerciée.