Rocky 5

Avec son titre en forme de clin d'oeil au tube interplanétaire de la regrettée Amy Winehouse, cette nouvelle rubrique a pour but de réhabiliter à vos yeux des films qui ont été injustement boudés par le public, la critique et qui sont pour certains considérés encore comme de sacrés navets.

Et qui mieux que Sylvester Stallone pour ouvrir le bal et servir de parrain à cette nouvelle rubrique ? Le champion incontesté des Razzie Awards (trophées qui récompensent chaque année les pires performances du cinéma), que je vénère tel un dieu de l'Olympe depuis ma plus tendre enfance, a déçu plusieurs fois ses fans au cours de sa longue carrière avec des bouses telles que Rhinestone, Arrête ou ma mère va tirer ! ou encore Mafia Love, mais c'est sans conteste Rocky V qui est le plus longtemps resté en travers de la gorge des admirateurs de l'Etalon italien.

Ereinté par la critique à sa sortie en 1990, le film censé marquer les adieux de la star à son premier personnage fétiche (l'autre étant bien sûr John Rambo) est également un échec public dont les scores au box-office sont bien loin des records d'entrées de Rocky IV sorti cinq ans avant. Longtemps considéré comme le plus mauvais épisode de la saga par les fans, renié par Stallone lui-même, Rocky V vaut pourtant bien mieux que sa triste réputation et je vais tâcher de vous prouver que malgré sa réalisation parfois digne d'un téléfilm, le manque de charisme de son antagoniste principal, ses incohérences par rapport aux précédents volets, et bien d'autres défauts encore, le film mérite de remonter dans votre estime !

 

5 raisons de réhabiliter Rocky V :

 

- 1°) Son scénario

Rocky IV a beau être un film rythmé, techniquement hyper bien foutu et vraiment divertissant, il n'en reste pas moins l'épisode le plus crétin de la série, transformant notre bon vieux tchatcheur de Philadelphie en invincible bloc de marbre patriotique et monolithique. Sans doute influencé par son cousin Rambo II : La Mission (Stallone a écrit le scénario de Rocky IV pendant le tournage de ce film), le film rabaisse pour de bon la saga au rang de divertissement hollywoodien formaté et décérébré (une transformation esquissée doucement au cours du troisième volet), en laissant de côté l'humanisme, le romantisme, la dimension sociale, les seconds rôles si bien creusés et toutes ces petites subtilités qui faisaient le charme de cette grande fresque où la boxe n'a finalement que peu d'importance.

Revenu vainqueur mais affaibli de son combat contre Drago en Russie, Rocky découvre que son comptable l'a arnaqué (avec l'aide involontaire de Paulie) et qu'il n'a plus un sou. Pensant livrer quelques combats de plus afin de se renflouer, le champion découvre que sa victoire sur Ivan Drago a laissé plus qu'une faiblesse passagère : on lui découvre des séquelles irréversibles au cerveau qui excluent à jamais un retour sur le ring. Obligée de retourner dans son ancien quartier mal famé de Philadelphie, la famille Balboa a bien du mal à se réadapter à ces conditions de vie précaires, surtout Rocky Jr. qui n'a jamais connu autre chose que l'oppulence. Un jour, un jeune boxeur, Tommy Gunn, vient trouver Rocky pour lui demander de devenir son manager et de le conduire jusqu'au titre de champion du monde des poids lourds. Alors qu'Adrian puis Paulie sentent vite que quelque chose cloche chez le jeune homme, Rocky accepte et se lance aveuglément dans une folle quête pour retrouver sa gloire passée et sa fortune perdue, délaissant de plus en plus son fils en proie à de sérieux problèmes.

Bien qu'imparfait, je vous l'accorde, le script de Rocky V (toujours rédigé par Sly), a le mérite de chercher à renouer avec les valeurs qui ont fait le succès de la saga et permet à celle-ci d'opérer un retour aux sources salvateur qui ouvrira la voie au magistral Rocky Balboa, ultime chapitre de la série. Rocky y est à nouveau un personnage bavard (parfois trop) et attachant, et le spectateur retrouve de l'empathie pour son héros désormais ruiné et amoindri physiquement. Mieux encore, celui qui était autrefois autant le champion du peuple que celui de la vertu apparaît ici beaucoup moins manichéen qu'auparavant et, lors d'une scène très émouvante, laisse tomber son armure de chevalier blanc pour avouer à sa famille (mais surtout au public) que le succès lui a pas mal tourné la tête et que l'argent et la gloire ont eu pour lui plus d'importance qu'il ne voulait bien le reconnaître.

 

- 2°) Sa bande originale

Si la saga Rocky a ainsi traversé les époques sans que son succès se démentisse (ou presque), c'est en partie parce qu'elle a toujours su s'adapter aux modes qui se sont succédées, surtout en matière de musique. Après la soul, le disco et la pop des épisodes précédents, Rocky V affiche son appartenance aux années 90 en se dotant d'une B.O. comprenant quelques touches d'électro (avec notamment une contribution du groupe allemand Snap !) mais essentiellement composée de rap. Si voir Rocky et son beauf déambuler dans les rues de Philadelphie sur du MC Hammer peut naturellement surprendre au premier abord, on s'y fait très vite et force est de reconnaître que, sans atteindre les sommets musicaux du quatrième volet (qui se paye incontestablement la meilleure B.O. de la saga), cela contribue à rendre le film très moderne (pour l'époque bien sûr) et surtout très punchy. Mais, et cela plaira sans doute beaucoup plus à ceux qui sont allergiques à ce style musical, le plus beau morceau de cette bande originale reste la chanson The Measure of a Man, entonnée par Elton John en personne, et qui clôt de manière émouvante ce film, et la saga (selon ce qui était prévu à l'époque), lors d'un générique de fin composé d'un paquet d'images emblématiques de tous les volets de la série. Cerise sur le gâteau pour les puristes, on retrouve (mais trop brièvement) le célèbre thème de Rocky composé par Bill Conti, et étonnamment absent de Rocky IV, lors de la très belle ouverture du film et à la fin du combat opposant le héros à Tommy Gunn. 

 

- 3°) Les seconds rôles

Si le succès de Rocky et de ses suites doit tout, ou presque, au talent et à l'abnégation de Sylvester Stallone, la série a aussi conquis le coeur des fans grâce aux charismatiques personnages secondaires qui doivent autant au talent de leurs célèbres interprètes qu'à la plume du héros de Rambo. De Mickey, l'entraîneur bougon au grand coeur, à Paulie, le beau-frère fouteur de merde porté sur la bouteille mais toujours prêt à épauler le héros, en passant par Adrian, femme au foyer en apparence effacée mais toujours prête à sortir de ses gonds pour ramener son boxeur de mari à la raison, les spectateurs ont tissé de véritables liens avec ces personnages attachants qu'ils ont suivis et aimés pendant les 30 ans qu'aura duré la saga (1976-2006).

Simplifiés à l'extrême dans Rocky IV au point de devenir des caricatures sur pattes, les rôles de Paulie et d'Adrian retrouvent ici bien plus de consistance. Si le beau-frère du héros nous gratifie encore de saillies verbales toujours aussi ironiques et efficaces, il n'est plus la baudruche comique de l'épisode précédent et, sans être non plus d'une folle profondeur, retrouve les nuances qui lui allaient si bien dans les débuts de la saga. Il jouit même d'une complicité avec Rocky encore plus forte que dans les volets précédents et les scènes qu'ils ont en commun, toujours rythmées par des dialogues qui font sourire, font vraiment plaisir à voir. Quant à Adrian, elle est à nouveau là pour palier à la faiblesse physique et morale temporaire de son mari et "porte la culotte" (pour reprendre la réflexion que lui adresse l'un des antagonistes du film), se démenant tant bien que mal pour subvenir aux besoins de sa famille en détresse financière, faire cohabiter toutes les fortes têtes qui vivent sous son toit et faire retrouver la raison à un époux qui délaisse son fils pour partager l'ambition dévorante d'un parfait inconnu.

Le fils de la famille, justement, est ici interprété par Sage Stallone, le fils aujourd'hui disparu de l'acteur, qui use de toute sa gouaille et de toute son énergie pour camper un jeune adolescent qu'on a parfois envie de baffer mais qui se révèle au final très attachant. Si le garçon n'est pas un acteur de génie, loin de là, le fait qu'il soit vraiment le fils de Sly permet de donner un réel cachet d'authenticité à leur complicité. Il y a une vraie alchimie entre les deux qui transparait à travers l'écran et ça fait sincèrement plaisir à voir. Enfin, parmi les nouveaux venus dans la saga, George Washington Duke est le seul à tirer son épingle du jeu, en campant une caricature du célèbre promoteur de boxe Don King, à peine moins drôle que celle que l'on peut voir depuis une vingtaine d'années dans Les Simpson.

 

- 4°) Le retour de Mickey

Si Mickey Goldmill, l'emblématique entraîneur de Rocky, n'a pas survécu au troisième épisode de la saga, son brillant interprète, le regretté Burgess Meredith (le Pingouin dans la série Batman des années 60, c'était lui !), était toujours vivant au moment de la production de Rocky V en 1990. Sylvester Stallone a donc eu l'idée de faire revenir le personnage le temps d'un flashback inédit replongeant le champion et son manager à la veille du premier combat contre Apollo Creed. Le résultat est proprement stupéfiant et cette séquence, émouvante à souhait, justifie à elle seule le visionnage du film !

On revoit ensuite Mickey quelques secondes, pendant le combat opposant Rocky à Tommy Gunn, lorsque le vieil homme revient hanter les pensées de l'Etalon italien pour le motiver. Là encore, le résultat est grisant !

 

- 5°) "Mon ring, c'est la rue !"

Un film de la saga Rocky se termine toujours par un combat, c'est comme ça. Mais à l'inverse de tous les autres volets de la série, l'affrontement final de Rocky V ne se déroule pas sur un ring mais dans la rue ! Cette entorse à la tradition avait fait hurler tous les fans à l'époque de la sortie du film et continue encore aujourd'hui de faire partie des raisons évoquées par ces mêmes fans pour justifier la réputation effroyable que ce paye ce cinquième épisode.

Il faut reconnaître pourtant que l'idée est louable : après quatre films mettant en scène des pugilats spectaculaires sur le ring (le meilleur restant pour moi le deuxième combat entre Balboa et Creed), le besoin de nouveauté se faisait sentir et il était de toute façon difficile d'aller plus loin dans la surenchère que le combat final de Rocky IV. Et puis, en plus de trouver sa justification dans le statut de "nouveau pauvre" du héros, cette rixe dans les ruelles crades et sombres de Philadelphie vaut sincèrement le coup d'oeil ! Pêchue, sans temps mort, et rythmée par une musique entraînante, elle constitue un dénouement parfait au film et permet d'offrir un bon gros plaisir coupable au spectateur ravi de voir cette tête de mule de Tommy Gunn se faire savater la tronche par un Rocky furax comme jamais. Sans quelques ralentis vraiment superflus et un épilogue avec George Washington Duke un peu ridicule, on frôlerait le sans faute !

 

Verdict : Handicapé par des défauts incontestables, Rocky V est pourtant loin d'être la purge reniée par Stallone, ses fans et les spectateurs en général. Il mérite donc amplement d'être réhabilité !